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La moralité – maîtrise ou expression de la part animale de l’homme ?

Cette question présuppose que l’humanité serait une espèce animale irréductible à toute autre, parce qu’elle disposerait du pouvoir de maîtriser sa propre animalité, comme si chaque individu était composé d’au moins deux parts: une part spécifiquement humaine et une part animale, la première étant supposée capable de dominer la seconde et de la conformer, au moins partiellement, à sa propre volonté. Les sources philosophiques et religieuses de cette représentation de l’humanité, développée par notre culture depuis au moins deux millénaires, appartiennent à la fois au platonisme, à l’aristotélisme, au stoïcisme, au judaïsme, au christianisme et à leurs multiples confluents.

Selon cette représentation, être moral consiste à être capable d’un autre comportement que celui des bêtes : par exemple ne pas faire passer la satisfaction de son propre intérêt avant toute chose, mais être capable d’agir en se laissant déterminer par un sentiment de pitié, ou par une cause d’ordre intellectuel comme l’idée même de vertu ou l’idée d’humanité (conçue comme une valeur universelle, et non pas seulement comme une classe d’individus biologiquement apparentés). L’homme ne serait alors moral que parce qu’il serait l’animal capable de ne pas rester un simple animal : la rupture avec l’animalité serait à la fois la condition et la tâche de la moralité.

Si ce modèle ne cesse d’être approfondi depuis la Renaissance pour atteindre une forme d’aboutissement à la fin de la période des Lumières avec la mise en œuvre des constitutions politiques républicaines, on trouve des pensées qui mettent en question sa pertinence dès le XVIème siècle et toujours davantage ensuite : le scepticisme de Montaigne, l’augustinisme de Port-Royal, la critique marxiste des Droits de l’homme, le nihilisme dénoncé et partiellement revendiqué par Nietzsche, l’exploration de la pensée inconsciente par la psychanalyse, l’interprétation heideggerienne de la technique, etc. Ces penseurs ont fait subir à l’humanisme une crise à la fois extrêmement féconde et déstabilisatrice. Celui-ci n’en continue pas moins d’irriguer les lois fondamentales de nos sociétés et de l’ensemble du monde. On trouve par exemple une manifestation directe de l’humanisme européen dans le premier article de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Cependant, même si le modèle humaniste s’est construit en réaction et, en un sens, grâce aux remises en cause qu’il avait à affronter, on peut se demander si la phase dans laquelle il est entré actuellement ne risque pas de lui être fatal. En effet, les théories qui le contestent aujourd’hui ont un pouvoir de conviction beaucoup plus fort, parce qu’elles adoptent une méthode scientifique, fondée sur l’observation : la représentation de l’homme issue des travaux de Darwin, des biologistes et des généticiens contemporains met en évidence non seulement la continuité paléontologique de l’espèce humaine avec les autres espèces, mais la ressemblance entre les comportements humains et ceux des autres animaux, jusques et y compris dans leurs actions que nous décririons comme « morales ». Non seulement d’autres espèces que la nôtre manifestent des comportements comparables à nos attitudes supposément désintéressées, mais nos propres actions peuvent être interprétées comme étant déterminées de façon inconsciente par nos gènes. Dans ces conditions, ce ne serait plus la maîtrise de la part animale, mais l’animalité elle-même qui nous conduirait à agir moralement.

Comment une telle représentation continuiste peut-elle coexister avec les prescriptions juridiques et morales héritées de la tradition humaniste ? Si le caractère « moral » de nos actions, est inconsciemment déterminé, ne serait-ce qu’en partie, par nos gènes, faut-il en conclure que la moralité n’est qu’une illusion ? Y a-t-il encore un sens à agir en fonction de certaines représentations conscientes ?

Nous étudierons d’abord quelques textes majeurs de la tradition humaniste, de façon à synthétiser ce qu’on pourrait appeler la position rationaliste en morale, selon laquelle l’action bonne est le résultat d’un effet de la raison sur la volonté. Nous exposerons la théorie actuellement défendue par la psychologie évolutionniste relativement à la moralité. La question directrice de ce cours sera : quelle idée de l’homme pouvons-nous et devons-nous aujourd’hui promouvoir ?

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Références

  • Kant, Immanuel, Métaphysique des mœurs, tome I, Fondation, traduction d’Alain Renaut, GF-Flammarion.
  • Kant, Immanuel, Anthropologie d’un point de vue pragmatique, traduction d’Alain Renaut, GF-Flammarion.
  • Nietzsche, Friedrich, « Pour une généalogie de la morale », Œuvres, Flammarion.
  • Wright, Robert, L’animal moral : Psychologie évolutionniste et vie quotidienne, Gallimard coll. Folio.

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12 commentaires

  1. Vous pouvez télécharger ici les premiers textes que nous commenterons.


  2. Pour le cours du lundi 6 octobre, il faut travailler le texte de l’Epître aux Romains de Paul, ainsi que les textes de Platon vus pour le cours sur l’Idée, mais en se concentrant en particulier sur ce que Platon dit du corps.

    L’exercice consiste à comparer la façon dont Paul et Platon jugent le corps.


  3. Pour le 13 octobre, travailler les textes relatifs au stoïcisme.


  4. Pour le 20 octobre, travailler à nouveau les textes concernant le stoïcisme, en ajoutant ceux de Cléanthe, qui figurent maintenant dans le fichier.


  5. Pour le 3 novembre, travailler les textes d’Erasme et Luther.


  6. Pour le 10 novembre, il n’y aura finalement pas de textes en ligne. Je vous demande en revanche de lire au moins un article (en ligne ou à la bibliothèque) concernant Darwin, la théorie de la sélection naturelle, et notamment ses implications psychologiques relativement à la moralité. Vous ferez un compte-rendu de vos lectures pendant le cours.


  7. Pour le 17 novembre, poursuivre vos recherches, voir aussi le lien dans l’article concernant Wright et Dennett.


  8. Pour le 24 novembre, vous pouvez vérifier nos différents points d’interrogation grâce aux documents fournis.


  9. Pour le 1er décembre, travailler les extraits de la Critique de la raison pratique de Kant.


  10. Pour le 8 décembre, travailler une nouvelle fois les extraits de la Critique de la raison pratique.


  11. Bonjour monsieur ,
    je crois c’est une question de la part de tout les L2. Nous aimerions savoir quand est-ce que vous nous donnerez nos notes, merci beaucoup de votre compréhension.


  12. Chers étudiants de L2,
    étant actuellement malade, je ne pourrai pas assurer mes cours des 2 et 3 février. J’ai fini de corriger vos copies. Je vais essayer de transmettre les notes d’écrit à Mme Reux pour que vous puissiez en prendre connaissance demain lundi 2 février. Pour les copies elles-mêmes et les notes d’oral (qui sont dans mon bureau) il faudra attendre le lundi 9. Vraiment désolé pour ce délai.



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