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L3/M2: « L’univers entier est plein de signification » (Hofmannsthal)

29 avril 2009

D’abord, quelques précisions suite au dernier cours, en réponse à des questions qui m’ont été posées après la séance :

1/ En passant en revue les différentes définitions de la notion de sens que nous avons étudiées, on se demande naturellement, comme Baudelaire dans un autre contexte : « laquelle est la vraie ? » J’espère avoir montré qu’entre toutes ces positions, il n’y a pas lieu de voir une véritable concurrence : chacune est vraie, pour les raisons qu’elle donne, mais chacune rencontre aussi des limites. Attention, je ne suis pas en train de dire que n’importe quelle opinion a sa part de vérité : il ne s’agit pas ici de simples opinions. Chacun des textes que nous avons étudiés est fondé sur des raisons (certes plus ou moins explicites) universellement partageables. Si vous n’en êtes pas convaincu, mettons ce point en débat. En tout cas, j’ai voulu montrer également que la conception du sens proposée par une philosophie engage une conception anthropologique et politique déterminée. Selon ce qu’on juge devoir faire en général, on ne considère pas du tout le langage de la même façon, et réciproquement. Or, aucune des perspectives que nous avons adoptées ne peut prétendre être absolument supérieure à toutes les autres. Dans ces conditions, plutôt que de décerner la palme à une de ces théories, il importe bien davantage de les mettre les unes et les autres en débat. J’accepte d’ailleurs de discuter de ce point lui-même si vous le jugez nécessaire – je sais bien qu’il ne va pas de soi.

2/ Jean-Christophe Normand me faisait remarquer que les nanotechnologies, entre autres, contribuaient peut-être à remettre en question la rupture entre nature et technique, phusis et technê. J’ai répondu que les nanotechnologies sont effectivement le signe d’une continuité entre les phénomènes auxquels renvoient ces notions, mais aussi que c’est précisément ce sur quoi j’ai voulu insister, à la suite d’Aristote et de Heidegger, et à la différence d’une autre tradition, disons cartésienne pour simplifier, qui insiste davantage sur la rupture entre la nature et l’humanité. Aristote met en évidence une relation de dépendance de la technê à l’égard de la phusis. Heidegger revient sur ce point en disant que cette dépendance n’est pas aperçue par l’humanité lorsque celle-ci se contente de répondre à l’injonction du dispositif (Gestell). J’ai écrit ailleurs un article sur la question, auquel je vous renvoie, et que vous pouvez discuter à l’adresse indiquée, ou bien dans les commentaires ci-dessous.

3/ Je ne ferai pas cours la semaine prochaine, parce que l’UFR a décidé de n’organiser qu’une séance de rattrapage et que cette séance a eu lieu pour moi la semaine dernière. Je reste à votre disposition pour répondre à toute question par l’intermédiaire de ce site. Je n’aurais vraiment pu développer ce que je voulais dire concernant Hölderlin qu’à condition d’avoir devant moi plusieurs séances. Je regrette seulement de ne pas avoir eu le temps de lire ce texte de Hofmannsthal, dont la proximité avec la conférence que nous avons étudiée est vraiment frappante (et qui, je le répète, soulève pour moi le problème de savoir à quel point l’obscurité de Heidegger relève d’une nécessité). Je me console en me disant que ce texte se prête aussi à une lecture à distance, puisqu’il s’agit d’un extrait de sa correspondance. Hofmannstahl a 21 ans, il écrit à un de ses amis de deux ans plus jeune que lui :

Göding, le 18 juillet 95

Mon cher Edgar, ce que tu m’as dit dans ta dernière lettre envoyée de Brest, que tu serais plus heureux s’il y avait des jardins pleins de verdure à Pola et des femmes avec des coiffes bretonnes au lieu de simplement un ciel, des pierres et de la mer, je le comprends parfaitement. Ici les champs sont d’un vert tendre avec de jeunes paysannes slovaques, debout ou à genoux, les pieds nus, un fichu rouge sur la tête, et de temps en temps on traverse à cheval de petits villages avec des maisons bleu pâle ou vertes, et face au ciel lointain et décoloré on voit s’étirer de longues allées désertes de grands peupliers qui se découpent de façon triste, immenses; et malgré tout, j’ai parfois une impression de solitude indicible, étouffante, comme si tout cela ne faisait pas partie de la vie, de la vraie vie, mais d’un monde étrange, que je ne comprends pas, qui me plonge dans l’angoisse, et où je me suis fourvoyé, Dieu sait comment. (…)

J’aimerais sentir puissamment l’être de toute chose et, plongé dans l’être, la vraie signification profonde. Car l’univers entier est plein de signification, il est le sens devenu forme. La hauteur des montagnes, l’immensité de la mer, le noir de la nuit, la façon qu’ont les chevaux de regarder, comment nos mains sont faites, le parfum des oeillets, comment le sol se déploie en vagues, en creux ou en dunes ou bien encore en falaises abruptes, un paysage vu depuis une montagne, comment on se sent quand, par une journée de grande chaleur, on passe sous un porche frais aux pierres luisantes d’humidité, ou quand on mange quelque chose de gelé: partout, dans toutes les innombrables choses de la vie, dans chacune d’elles, est exprimé de façon incomparable quelque chose qu’on ne peut rendre avec des mots mais qui parle à notre âme. Et ainsi le monde entier est une parole de l’insaisissable adressée à notre âme ou une parole de notre âme adressée à elle-même. La tristesse est un concept dans la langue réelle; dans la langue de la vie, il existe des milliers de tristesses différentes : la tristesse quand, par exemple, on sent l’odeur des fraises fraîchement cueillies et qu’on repense à certaines journées d’enfance ; la tristesse, bien différente, quand le soleil décline d’une certaine façon, et tant d’autres encore, n’est-ce pas ? Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde pour soi, justement un monde complet et total comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe, on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais jamais on ne peut dire totalement une chose comme elle est. C’est pourquoi les poèmes suscitent une nostalgie stérile, tout comme les sons. Beaucoup de gens ne le savent pas et se perdent presque en voulant faire parler la vie. Mais la vie se parle elle-même. Elle parle en phénomènes. Mais il y a toujours un phénomène, une combinaison de paroles et une imbrication de sonorités qui touchent notre âme comme une équivalence. Ils sont manifestement sans équivalence dans l’absolu mais l’expression triple d’un inconnu, d’une vibration de Dieu. Cela va un peu te perturber au début, car on a cette croyance chevillée au corps – une croyance enfantine – que, si nous trouvions toujours les mots justes, nous pourrions raconter la vie, de la même façon que l’on met une pièce de monnaie sur une autre pièce de monnaie de valeur identique. Or ce n’est pas vrai et les poètes font très exactement ce que font les compositeurs ; ils expriment leur âme par le biais d’un médium qui est aussi dispersé dans l’existence entière, car l’existence contient bien sûr l’ensemble des sonorités possibles, mais l’important, c’est la façon de les réunir ; c’est ce que fait le peintre avec les couleurs et les formes qui ne sont qu’une partie des phénomènes mais qui, pour lui, sont tout et par les combinaisons desquelles il exprime à son tour toute son âme (ou ce qui revient au même : tout le jeu du monde). (…)

Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), Les mots ne sont pas de ce monde, Lettres à un officier de marine, traduction de Pierre Deshusses, Rivages poche.

Je ne prétends pas que le propos de Heidegger se réduit à ce qui est énoncé ici par Hofmannsthal, mais comment ne pas être frappé par la proximité de ce passage avec la distinction entre Sage et Sprache, et par la clarté du poète, qui provient notamment de ses exemples ? Hoffmannsthal sépare lui aussi les significations « de l’univers entier » et le langage des hommes, qui ne saurait prétendre à la moindre « équivalence », parce que les premières transcendent et conditionnent absolument le second. Et il accorde lui aussi à celui qui choisit les mots avec art de pouvoir témoigner métonymiquement de « l’existence entière », dont les mots ne sont pourtant « pas de ce monde ».

(corr. 01/05)

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