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Questions de Romain Lossec (II)

12 décembre 2008
  • (R.L.) : Suite au dernier cours j’ai (encore…) une question. Que j’avais tenté de poser à la fin du cours mais qui, du fait de mon hasardeuse formulation, n’a pas trouvé de réponses. Le problème vient encore pour moi de cette relation entre la raison pratique et la raison théorique. En effet, au terme des cours sur Kant, je ne saisi toujours pas la possibilité d’une tel distinction et de la relation qu’installe Kant entre ces deux champs de la raison. Ainsi, si j’ai bien compris, tout le développement de Kant sur la religion part de cette distinction entre un gnosticisme théorique et le postulat de l’existence de Dieu sur le plan pratique. Là est la difficulté je crois. Si, selon Kant, la position stoïcienne n’est qu’une prétention et n’est pas humainement possible, je trouve pour ma part que sa position n’est pas plus humainement possible. Il y a une relation trop intime entre la raison pratique et la raison théorique selon moi, et cette relation empêche d’aborder les deux champs de façon indépendante. La raison théorique conditionne et oriente la raison pratique (la relation inverse est aussi vrai pour d’autre cas je pense). Ainsi donc, la réfutation de l’existence de Dieu par Kant, m’entraîne vers l’agnosticisme. Mais cette gnosticisme n’est pas délimité à un champ théorique ; il dépasse la distinction théorique / pratique et s’applique à la Raison entière. Ainsi, je suis agnostique sur le plan théorique mais aussi, naturellement, sur le plan pratique ; je ne peux dans ces conditions postuler l’existence de Dieu (puisque c’est en contradiction avec l’agnosticisme qui conclu par définition à l’impossibilité de trancher cette question). L’agnosticisme ne permet absolument par pour moi d’admettre l’existence de Dieu sur un champ de la raison mais au contraire, oriente, conditionne, délimite, la Raison entière. De là, tout le cheminement et le développement de Kant s’effondre pour moi. Je ne connais pas l’ambition de Kant. Voulait-il poser une idée (un peu plus qu’une idée c’est vrai…), enrichir une pensée, livrer une orientation ; un peu de tout ça peut-être. Dans tout les cas, l’adhésion me semble difficile si l’on n’a pas préalablement cette capacité de rompre le lien de subordination (ou même d’intersubordination) entre la raison pratique et la raison théorique, et de mettre sur un plan tout à fait égal les deux champs de la raison. Ma question est donc simplement de savoir si c’est un problème que l’on peut dépasser (et si Kant donne des clefs pour le dépasser) ; c’est à dire que par un certain travail nous pourrions rompre la subordination du théorique sur le pratique et donc pouvoir postuler l’existence de Dieu que théoriquement nous avions admis que nous ne pouvions postuler l’existence.
  • (C.L.) : Merci pour cette bonne question, qui est finalement la même que la première. Si vous jugez nécessaire de la poser à nouveau, c’est sans doute parce que la réponse kantienne, pour autant que je l’ai restituée correctement, ne parvient pas à satisfaire notre besoin d’unification. Plusieurs remarques à ce propos (qui ne prétendront pas mettre fin à vos interrogations) :

1/ Kant reconnaît lui-même ce besoin d’unification, comme étant justement la caractéristique de la raison en général. Il affirme que l’on ne saurait éradiquer définitivement ce besoin (qui fait partie de la nature humaine), mais qu’on peut tout de même apprendre à ne pas se laisser prendre au piège des illusions qu’il produit: c’est le travail de la critique.

2/ Aussi le criticisme peut-il être décrit comme l’effort pour maintenir séparés des plans qu’on a tendance à vouloir unifier. Or, c’est précisément ce que les philosophes qualifiés de “post-kantiens” déclareront, tout comme vous, pratiquement impossible et théoriquement illégitime.

3/ Remarquons encore ce qui fait et ce qui ne fait pas véritablement problème dans sa position. Séparer le plan de l’être et du devoir-être est sans doute quelque chose de rationnellement stable et nécessaire. Cette séparation correspond assez étroitement à celle que produit Kant entre le plan théorique et le plan pratique. Je peux dire:

– la Lune est un satellite naturel de la Terre (point de vue théorique)

– les hommes devraient vivre en paix (point de vue pratique)

La deuxième proposition ne décrit pas un état de faits. Elle énonce un désir et constitue un guide pour mes actions. Cela ne vous dérangerait sans doute pas beaucoup de séparer le plan théorique et le plan pratique de cette manière. Une telle distinction est le moyen de réaliser un nouvel état de fait, correspondant davantage au désir.

4/ Ce qui vous gène me semble-t-il, c’est l’usage que fait Kant d’une telle distinction, lorsqu’il l’applique à l’existence de Dieu, c’est-à-dire à un état de fait qui ne peut pas dépendre de nos efforts pour le réaliser. Ce qui gène c’est que la raison est scindée relativement au MEME objet, à savoir l’existence de Dieu (en disant à la fois que cet objet est théoriquement inconnaissable ET pratiquement nécessaire). Comme vous dites, on ne comprend pas comment c’est “humainement possible”. Donc c’est moins la distinction en elle-même que son application à un objet absolu qui semble inappropriée.

5/ C’est précisément ce que Hegel objecte à Kant. Sa propre thèse consiste à dire qu’il n’est que momentanément possible de s’en tenir à une telle distinction lorsqu’on l’applique à un objet absolu. Au bout d’un certain temps (temps de la réflexion ou temps de l’histoire), la tension qui existe entre le plan théorique et le plan pratique contraint la raison à trouver le point de vue sous lequel théorie et pratique ne sont plus contradictoires. Cela implique d’abandonner une certaine compréhension de la théorie et de la pratique. Pour notre problème, cela implique de voir que nos actions contribuent elles-mêmes à rendre sensible ce qui semblait échapper à la sensibilité, et donc aux tentatives de théorisation. Plus concrètement, nos actions en faveur de la liberté politique, c’est précisément cela qui atteste la réalité de la liberté au sens métaphysique. Il n’y a pas à en attendre d’autre confirmation. De ce point de vue, Hegel va jusqu’à affirmer que, si Dieu n’est pas immédiatement sensible et donc immédiatement objet de connaissance, il le devient par l’intermédiaire des actions rationnelles elles-mêmes. Il y a moins démonstration conceptuelle de l’existence de Dieu que manifestation progressive de l’absolu dans l’histoire. De ce point de vue, l’existence de Dieu dépend de notre volonté. Mais elle se manifeste en quelque sorte malgré nous, à travers nos efforts sans que ceux-ci ne la visent à proprement parler. C’est ce que Hegel appelle la Ruse de la raison.

6/ Sans prétendre qu’il s’agisse là de l’ultime vérité sur la question, on voit en tout cas comment la perspective hégélienne prétend relever toutes les difficultés présentes dans celle de Kant. Nous étudierons cela au second semestre, en quittant le problème de la religion pour aborder celui des différentes objections adressées à Kant par ses contemporains.

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